titre

Ne plus cautionner l’infamie par ignorance, ne plus la subir par lâcheté.

 

 

 

 

À tous les martyrs anonymes du progrès et de la liberté,

 

Aux sœurs et aux frères de condition,

 

 

 

 

 « Où sont vos cœurs et vos consciences ?».

Syrie 2012[1]

 

 

 

Banalités contextuelles

 

Perspective et objectifs

Tentative supplémentaire visant à nommer pour la combattre la logique délétère régissant l’ordonnancement politico-économique et idéologique qui domine le monde, le texte dont on pourra ici prendre connaissance trouve incontestablement sa place à la suite d’une multitude d’autres de teneur globalement similaire.

Cet exposé que l’inépuisable complexité des questions qu’il aborde impose d’appeler cursif, en tant qu’énième descriptif critique d’une infamie elle-même pluriséculaire – et simultanément symptôme de la pérennité des contradictions d’un mode d’encadrement des relations sociales en décomposition structurelle – sera par conséquent susceptible de s’apparenter à un exercice aussi vain que coupable au regard de la vertigineuse catastrophe en cours.

Le bien-fondé d’une telle impression semblera d’autant plus attesté que d’autres, doués de compétences surclassant les nôtres, s’attelèrent déjà à tracer tout spécialement la généalogie de l’injustice au pouvoir, en exprimant depuis longtemps l’essentiel non seulement quant à la légitimité de son amendement mais encore du point de vue des modalités potentielles que le procès de déploiement de ce dernier pourrait concrètement mettre en œuvre. Que le caractère suffisamment explicite des dettes par nous contractées nous dispense de sacrifier à la pratique non moins stérile qu’inappropriée de l’apologétique obséquieuse.

Ainsi, et quoiqu’en une telle époque même les plus criantes vérités de la Palice puissent paraître bonnes à rappeler, il en résulte à tout le moins que nos ambitions à travers ces quelques linéaments de réflexion ne peuvent s’en trouver que très radicalement limitées.

Nonobstant le fait que pas un instant nous ne croyons avoir à en rajouter longuement au plan des idées, nous sommes néanmoins bien convaincus que rien n’autorise pour autant leur complète réduction à une redite pure et simple de thèses éculées pour avoir été immuablement ressassées depuis des lustres, et en ce sens à un exercice par trop futile en vertu de sa totale redondance.

Outre le fait que la multiplicité des écrits à vocation émancipatrice ne saurait un instant être interprétée de manière univoquement négative et ne doive de surcroît en rien constituer une convocation au sommeil théorique intégral, ces lignes trouvent en effet la source spécifique de leur légitimité en ce qu’elles entreprennent modestement d’insister sur quelques dimensions dans le meilleur des cas non-explicitement thématisées et généralement déconsidérées du vaste objet qui nous occupe. La visée pragmatique présidant à leur rédaction, motivée par la claire conscience du fait que l’urgence présente disqualifie toute prétention à faire œuvre spéculative, préviendra le péril de nécessité faire vertu en cette matière et de choir ainsi dans une glose improductive à l’heure où se complaire en exégèses et échafauder interminablement de vastes édifices théoriques dans un confortable entre soi ne se révèlent être qu’un moyen additionnel de composer patiemment avec une organisation des choses dont les exhalaisons mortifères achèveront bientôt d’empoisonner l’humanité.

Il s’agit en somme d’esquiver d’un même geste les deux achoppements symétriques du ressassement psittacique de litanies dogmatiques rebattues et de la quête oiseuse de distinction égotiste à travers quelque vaine innovation intellocrate, tous deux synonymes de perte d’un temps précieux et auquel titre d’un luxe que nous avons à nous refuser.

Partant, au lieu d’ajouter des volumes au vide cryptique des bibliothèques – symptôme du reste déplorable en soi – et à l’encontre des désœuvrés sans honneur qui ne voient au fond dans la misère de notre temps guère plus qu’un prétexte à l’exercice de style, se déguisant en « contestataires » pour l’occasion, nous signifions en nous bornant pour ce qui relève d’une focale aussi générale à cette incursion écrite notre volonté de nous en retourner promptement à une pratique plus directe, laissant empiler des recueils de poncifs inutiles à ceux que cela amuse et dispense d’agir.

C’est la nécessité objective d’œuvrer sans délai en direction de la diffusion quantitative d’une information synthétique plutôt que de se livrer, pesamment adossé à la misère du monde, à l’approfondissement sans fin de quelques questions de scolastique révolutionnaire qui commande la perspective soucieuse de concrétude circonscrivant nos commentaires. Nous espérons que la franche clarté de l’abjection actuelle nous dégage de l’obligation de produire un exposé circonstancié et rende compte a contrario du style fréquemment allusif auquel ose se cantonner cette contribution ne s’embarrassant pour ces mêmes raisons d’aucune question adventice.

 

À qui s’avèrerait capable de s’interroger quant à l’opportunité ainsi que sur les motifs de notre démarche, nous répartirons en premier lieu et dans le même ordre d’idée que, dans un monde à feu et à sang, duquel exploitation, inégalité, barbarie et ignorance constituent les points cardinaux, il y a quelque indécence à se questionner de la sorte.

En ce contexte global d’affronts aussi graves que permanents à son égard, la sensibilité égalitariste nous habitant ne peut en effet que tendre à se convertir en actes. Tout l’être résonne d’un hurlement en forme d’appel à réaliser la rééquilibration des conditions d’existence seule apte à panser enfin les plaies meurtrissant le corps supplicié de la justice. Tout enjoint d’agir instamment, sur le terrain des idées certainement, mais avant tout sur celui de l’exemple concret, du partage, de l’organisation.

Nous agissons parce que notre situation nous pèse, parce que nous pèse celle de nos sœurs et de nos frères du monde qui, pour relever partout des mêmes déterminants que ceux à l’œuvre au sein des centres historiques primordiaux de l’accumulation du capital, n’en demeure pas moins difficilement comparable en son extraordinaire brutalité. Au plan le plus immédiat ces pages procèdent du réflexe obvie nous portant à nuire autant que faire se peut à l’organisation sociale qui nous nuit. Leur existence représente d’ores et déjà une victoire en soi, dans la mesure où s’en voit symboliquement tempérée la prégnance du compromis honteux et d’une ampleur néanmoins écrasante avec la pourriture régnante.

Voilà les raisons pour lesquelles nous choisissons de livrer cet opuscule, sorte de vue éclatée de l’état de chose actuel, du scandale qu’il manifeste, des dangers dont il est gros mais également de ses virtualités libératrices.

L’intention d’énoncer une réitération de la proposition égalitaire – qu’aucune théorie de la justice viable ne saurait escamoter – en sous-tend plus spécifiquement la rédaction. Modique tribut versé à la résurrection de l’authentique mouvement historique pour la justice sociale, ce texte se voudrait un pavé de plus, dont la trajectoire le mène à peser sur le plateau de la balance déséquilibrée de l’histoire avec la volonté d’accélérer autant qu’il est possible cette conquête de l’égalité à laquelle l’humanité aspire et dont elle demeure la porteuse, porteuse occasionnellement épuisée par les coups qui visent à réprimer pour son malheur cet élan glorieux vers l’équité.

L’époque y donnera suite, ou pas. Nous ne comptons dans nos rangs aucun politicard pour faire la morale aux exploités et juger à leur place ce qui leur sied ou non, pas plus que de néofascistes nourrissant quelque fantasme d’embrigadement. Nous méprisons les convaincus s’employant à persuader coûte que coûte la plèbe à rééduquer par le biais d’un prosélytisme militant formaté dont l’inefficacité le dispute à son caractère indigne. Confiants en sa capacité à l’autonomie, nous gardons à l’esprit que le nombre a à décider pour lui-même. Qu’il le fasse ceci dit en toute connaissance de cause.

 

Un semblable contexte et un tel objectif éclairent l’optique suggérée plus haut, à savoir délaisser toute entreprise théorique d’ample refondation pour aller à l’essentiel, sans pour autant commettre l’erreur d’identifier une telle ambition à l’encouragement d’un immédiatisme sans perspective. Faire cela, c’est s’attacher de façon prioritaire à permettre aux faits de résonner le plus largement possible, c’est stimuler surtout la propagation d’un certain rapport à eux par la réaffirmation d’une vision de l’homme dans le monde qui en ordonne une interprétation promouvant l’état d’esprit égalitariste contre la soumission hiérarchiste.

Il conviendra entre autres pour ce faire de rappeler aux victimes du système d’asservissement en place leur histoire, celle du mouvement en lutte pour l’égalité et la liberté axé sur l’exigence d’autonomie pour tous, combat le plus noble dont l’humanité fut jamais porteuse.

 

Telles sont les tâches – se comprenant d’elles-mêmes – que nous estimons absolument prévalentes, au point qu’à elles seules semble devoir se résumer l’enjeu stratégique du moment qui nous contient, et dont l’apparente trivialité ne doit pas occulter de réelles difficultés.

De fait, la mission est ardue notamment en ce qu’elle requiert de découvrir la voie juste vers les consciences, et, dans ce but, de porter le fer à l’encontre de la perception manipulée infectant l’esprit d’une fraction sans doute significative de nos destinataires. Un tel travail de court-circuitage des représentations mystificatrices qui structurent en profondeur leur appréhension de la réalité et formatent leur compréhension du monde passe par la mise en place d’un langage idoine, qui doit se prémunir du risque de l’insipidité mais plus encore de conforter une part de son audience dans l’abrutissement que les idioties faciles constamment servies à son attention ont pour but d’aggraver au maximum et auquel ses maîtres ont tout intérêt à veiller avec soin sachant leur domination sise sur ce socle pernicieux. Cette accoutumance aux pires crétineries distractives s’avère en effet si poussée que bien des dominés sont acculés à une indigence intellectuelle telle qu’ils inclinent à s’offusquer machinalement de toute recherche de précision et de correction dans un message leur étant adressé comme d’une sophistication excessive confinant au mépris pur et simple, cela leur évitant dès lors d’avoir à fournir un quelconque travail de réflexion pour en bénéficier, en les autorisant inversement à balayer d’un revers de main l’objet révélateur de leur scandaleux dénuement.

 

 

Auteurs et destinataires

Inutile d’enfiler les platitudes relativement à l’identité des individus à l’origine des présentes propositions, marquer sur ce point un silence pouvant se montrer tout au contraire propice à rappeler son affligeante nullité à l’esprit du temps, où trop n’existent que de se repaître de la vacuité des faits et gestes de « personnalités » aussi plates que médiatiquement omniprésentes, pantins pitoyables élevés en modèles concentrant sur eux les regards hypnotisés du troupeau pour mieux le détourner de lui-même comme des offenses qui lui sont faites, et conséquemment de toute détermination éventuelle à recouvrir la jouissance de ses droits éhontément bafoués.

Tout au plus suffit-il d’indiquer que les auteurs de ce texte ne figurent pas – bien qu’en cette matière la relativité soit importante – au nombre des privilégiés dont ils dénoncent les avantages indus et ont de ce fait à fournir un effort pour le produire d’avoir si efficacement désappris à penser au cours de leur vie. Simples amis de l’égalité, ne souscrivant à aucune orthodoxie puisque décelant dans toutes les idéologies – monstres idéels à effet tranquillisant, sédatifs du doute scientifique et simplificateurs dans leur velléité totalisante – un mélange à chaque fois variable de vérité et d’erreur qui ne saurait jamais susciter leur pleine adhésion, ils se contentent de tirer les leçons d’une expérience et tentent d’en rationaliser les tenants et aboutissants.

Nous ne sommes rien d’autre que raisonnables et mesurés, n’aspirons à rien de plus que ce que tous désirent essentiellement, une vie empreinte de simplicité et de justice. Nous substituerions volontiers à ces arides engagements politiques où nous entraînent inéluctablement l’époque et qui seraient entièrement dérisoires s’ils ne s’orientaient pas autant que faire se peut en direction de leur propre dépassement, toute l’insondable richesse d’un investissement positif intégrale auprès de l’autre, le plaisir d’échanger et de construire sur les voies du cœur avec nos semblables d’aujourd’hui et de demain sans avoir à emprunter les trop nombreux détours serpentant sur ces dernières, sans avoir à en passer par les affres de la négation, sans s’étioler en tragiques confrontations qui, comme telles, n’en laissent pas pour autant d’êtres foncièrement déplorables.

Attendu qu’elles sont issues d’une trajectoire et d’une position particulières aussi bien que d’une sensibilité y afférente, il ne fait guère de doute que ces réflexions sont pour partie entachées de partialité, ne constituant quoiqu’il en soit rien de plus qu’un avis sur la question que rien n’est évidemment à même de préserver du danger d’errer.

Si les individus dont elles émanent osent pourtant prétendre, en dépit de cette inévitable carence situationnelle, à une validité d’ordre plus générale c’est que, pour ne s’exprimer qu’en leur nom propre, ils se croient cependant fondés à s’adresser à l’immense majorité de la population, dont ils considèrent les membres comme leurs camarades malgré les quelques reproches dont ils ne peuvent en tout état de cause les exonérer. La raison en est que leur trajectoire de subalternes, ils la partagent largement avec beaucoup d’autres, parmi lesquels demeurent de manière indubitable bien des sensibilités non-irrémédiablement mutilées, bien des subjectivités que n’auront pas encore englouti le désespoir ni aliéné les multiples conditionnements mis en œuvre par notre modernité. Hors de doute que ces sœurs et ces frères ne figurant pas au nombre des exploités satisfaits ou vaincus vivant avec, puissamment chevillée au corps, la tenace mentalité d’esclave si précieuse à la classe dominante nous entendront.

À ces millions, nous déclarons avoir des choses à accomplir avec eux, qu’ils ont des choses à faire ensemble.

Cela pour les destinataires.

 

Excepté que, nous contentant d’informer, nous ne cherchions à persuader qui que ce soit – la révolte a ses raisons, la docilité passive les siennes – il est des éléments dont nous demeurerons en tout état de cause incompris, que la défectuosité de schèmes perceptifs trop gravement endommagés par les assauts insidieux des idéologies dominantes le leur interdise ou du fait d’une claire conscience de l’antagonisme de nos idées à leurs fautifs intérêts.

Nos mots ont dans tous les cas tout pour déplaire à ces résidents heureux de l’anti-société planétaire qui nous enchaîne tous peu ou prou, en sorte que nous nous attendons à bien des péroraisons récriminatoires de la part de représentants des quelques sociotypes que voici :

Les frivoles hébétés à l’esprit saturé de préjugés, victimes insignes de performances jusqu’alors inconnues en matière de crétinisation des masses, dont l’unique souci se résume à enchaîner les distractions les plus adéquates à anesthésier chez eux tout sens de l’absurdité de leur existence, n’y  trouvant rien à même d’assouvir ce besoin impérieux de s’oublier en dansant aux abords du précipice, se débarrasseront par quelques phrases toutes faites de la nécessité de réagir rationnellement à des pages qui les rappellent bien trop durement à la dure réalité, dépourvus qu’ils seront pour ce faire de tout succédané d’argumentaire et bien décidés à ne pas concéder le moindre effort intellectuel, indispensable préalable à tout dialogue constructif.

Au mieux se feront-ils les interprètes de quelques gémissements d’indignation sur le mode du réflexe pavlovien à l’éructation desquels conditionne l’indigence spirituelle et comportementale actuellement en passe d’être érigée en seul type d’être-au-monde conforme.

Quoiqu’ils s’appliqueront à refouler ces derniers, c’est fondamentalement à la même réaction qu’il faut s’attendre venant de cette autre catégorie de soumis invétérés que sont les cyniques de convenance, n’adoptant ce pauvre rôle que pour s’éviter d’avoir à prendre quelque parti que ce soit. Ayant eux aussi – paradoxe d’apparence uniquement – abdiqué tout semblant d’esprit critique authentique, ils renâcleront similairement à revenir sur les vieilles illusions qui informent  leur personnalité.

 

De manière bien compréhensible, nous ne nous attirerons pas davantage de bienveillance de la part des individus les plus confortablement installés, nantis profitant de l’organisation de cette société qui en réalité est la leur. Abrités sous l’égide de l’aisance des maux accablants la masse, ces bénéficiaires premiers de l’ordre inique auquel ils doivent leur puissance hurleront peut-être au catastrophisme et s’offusqueront indécemment de la fermeté de ton porté par notre prose, lorsque une noire colère enfantée en leur cœur par l’union de la peur et de la haine n’agonira pas de toute la violence enragée dont elle est capable cette intolérable attestation de combativité au sein des contradictions sociales contemporaines. Ces bourgeois feront en cela la démonstration de leur invraisemblable aveuglement et, ajoutant à cette absence totale de discernement quant au présent l’oubli volontaire de l’histoire sanglante de la domination économique et politique de la minorité hégémonique à laquelle ils appartiennent, inverseront sans honte les rôles, taxant d’extrémistes les volontés déterminées à lutter conséquemment contre l’intenable misère  sanctionnée par leur médiocrité intéressée.

Mais comment s’attendre à ce que celui qui, juché sur ses intérêts, plongé à la faveur de sa position privilégiée dans un simulacre de réalité ne subit pas la violence tout en appartenant à la classe qui l’exerce puisse entendre facilement les réactions d’autodéfense que l’injustice implique à juste titre ? Revêtus du masque de la tolérance, travestis en démocrates pacifistes jusqu’à ce que les nécessités de la guerre sociale n’en fasse les commanditaires des pires atrocités, d’aucuns parmi eux se demanderont niaisement « pourquoi tant de haine », leur regard manquant précisément l’aspect profondément haïssable de l’ordre inégalitaire et peinant peut-être à saisir que respecter son prochain et exécrer ce qui le nie vont de paire comme l’avers et le revers d’une médaille. Qu’ils sachent toutefois que si la haine est mauvaise conseillère, ce texte devrait savoir retenir leur attention, en sa qualité de prise de distance rationalisante eu égard à des sentiments par ailleurs bien naturels, ainsi qu’en celle de rejet dans un même mouvement des enrôlements fanatiques quels qu’ils soient. La part de colère qu’il recèle n’est pas gratuite, n’a rien d’irraisonné; elle ne se résout pas en un désir de punir mais uniquement dans le projet du partage entre tous de ce qui revient à tous.

 

Notre expression ne s’adresse pas plus aux éminents spécialistes du travail intellectuel – y compris ceux officiant dans le secteur de la révolte à dividendes, qui ne manque guère de pourvoyeurs incontinents de solutions imaginaires, finalement assez à leur aise eux aussi en ces sinistres circonstances qu’ils s’adonnent prétendument à subvertir au moyen de leurs intarissables excrétions littéraires.

Quelques experts ès sciences humaines des moins malins, qui éprouveraient de la difficulté à se représenter distinctement que ce texte ne prétend guère comporter d’intérêt d’ordre gnoséologique pourraient ainsi – et ce bien plus en leur qualité de pauvres snobinards que de savants – se lamenter à propos de tel déficit d’objectivité, de telles thèses insuffisamment étayées, de tels présupposés non explicités, de tel contenu définitionnel approximatif. N’y voyant probablement, dans leur immature arrogance, que la manifestation d’illusions anachroniques accablant l’esprit troublé d’irresponsables exaltés, ces inutiles bavards académiques pourront à l’envi flétrir ces propositions en un tel sens : peut-être qu’une fois encore, hélas, nos positions politiques seront aussi incommensurables que nos positions sociales et nos trajectoires existentielles. Aussi n’attendrons-nous malheureusement pas le dernier mot de la physique et de la métaphysique pour agir et faire connaître une opinion, les exigences de la connaissance pure pouvant en principe avoir à souffrir d’être recalées au second plan au profit d’un élémentaire respect des commandements de l’éthique, la relation de subordination entre ces deux termes en réalité solidaires pratiquement ne sachant cependant sans dommage jamais s’inverser.

Est-il nécessaire de signaler sur ce sujet qu’à aucun moment nous ne versons dans quelque forme de l’anti-intellectualisme cher aux fascistes ? Seul se voit réprouvé ici le repli individualiste sur les cimes du savoir des hauteurs desquelles il est si commode d’administrer de pédantes leçons, là où la pensée tend à se réduire à un moyen de briller, de faire son trou. Un trou de plus dans l’édifice ruiné d’avance de toute société authentique possible, et qui se transforme bientôt en tombeau. En ce sens, nos critiques ne sont aucunement dirigées envers tous ceux qui sincèrement et modestement s’emploient à mieux comprendre le monde. Le savoir ne sera jamais superflu, c’est le contraire qui est vrai. Mais cependant que d’autres pâtissent de n’être pas même en mesure de subvenir à leurs plus élémentaires besoins, il est impératif d’équilibrer la production du savoir et le partage de ce dernier, de s’appliquer à la transposition d’idées dans le réel, avec les redoutables embarras que cela comporte virtuellement.

 

Finalement, les révoltés de salon qui ne se rapportent autrement à la lutte pour la justice qu’en guise d’occupation passagère destinée à donner le change et qui en exhaussent en outre le répugnant d’une perspective concurrentielle, fortement portés à la détestation systématique a priori et la critique destructive de tout ce qui n’émane pas d’eux-mêmes si prisée des médiocres conscients de l’être, honniront ces lignes aussi assurément qu’ils sont honnis par elles.

Cette volonté monopoliste de porter atteinte à ce que leur vision aliénée identifiera comme le fait de groupuscules rivaux, n’est qu’une illustration complémentaire de cette vérité que leurs préoccupations majeures se rattachent davantage à l’identité d’élus et de guides dont ils aimeraient pouvoir s’affubler qu’à un quelconque dessein politique scrupuleux.

Ces petits hommes et les formations auxquelles il arrive qu’ils appartiennent se révèlent sous cet angle affligés d’un défaut récurrent de la politique minoritaire à l’âge individualiste, le sectarisme.

Conformément, gageons que ceux-là – dans leur coutumière insolence crasse de petits bourgeois avares de tout sauf du venin qu’ils dégueulent – n’hésiterons pas à opérer de ce vice rédhibitoire l’automatique projection sous forme d’acte d’accusation à notre encontre, anathème totalement ridicule en l’occurrence, au vu de notre appel catégorique à l’union et à la collaboration pratique la plus large de tous les égalitaristes conséquents.

Dans la même veine d’égarement méprisable et en association à ce reproche dérisoire, il leur sera toujours loisible de nous imputer une complète nullité théorique pour cause d’absence en ces pages des concepts si distingués qu’ils aiment à invoquer, les réduisant à l’état de hochets intellectuels fétichisés et en salissant ainsi la pertinence scientifique dont d’autres faisant heureusement preuve de plus de sérieux savent se montrer dignes.

Prémunissons-nous de si terribles remontrances en rassurant nos spécialistes du radotage  révolutionnaire : aucune intention d’entrer en lice sur leur terrain de jeu favori ne nous meut.

 

En résumé, que les critiques professionnels critiquent, et que les convertis persistent dans leur être. Signifions leur tout de même à tous que nous accueillerons leurs malveillantes ratiocinations avec la plus grande magnanimité, en vertu du parti pris compréhensif ayant à inspirer toute action inquiète de justice.

 

 

De quelques limites, et un appel à les repousser

Maintes réserves pouvant évidemment nous êtres opposées avec sincérité, certaines se doivent encore d’êtres considérées succinctement.

C’est que le doute est sain. Et bien que l’aptitude à la remise en question ne se manifeste chez certains que de façon très sélective, il est envisageable en premier lieu que l’on puisse simplement récuser en doute la vision de la société qui s’esquisse au fil des mots.

Force est de reconnaître que le régime discursif prédominant des quelques salves que nous livrons aujourd’hui, dans sa détermination à se passer d’études de cas, d’appareil critique et de longues élaborations argumentatives est enclin à favoriser – au même titre peut-être qu’une cécité politique relative ou qu’une certaine naïveté de la part du lecteur – une telle attitude d’excessif scepticisme. Ce qui par nécessité perdu en amplitude démonstrative sera néanmoins gagné au plan plus crucial de l’accessibilité et de la concision. Concilier pleinement les deux, et répondre ainsi adéquatement aux attentes éventuelles de toute la diversité susceptible de composer notre audience est une parfaite gageure, avec laquelle nous dûmes en partie composer tout en sachant combien il est vain de chercher à faire davantage que tempérer cette insurmontable tension, d’autant que cela ne s’avère pas même nécessaire, en conformité avec l’approche générale évoquée plus haut et consécutivement à laquelle il s’agit d’aller droit au but, et au nombre.

Par effet de cela, on se contentera d’indiquer au lecteur dubitatif qu’en dépit du fait que nous ne souhaitons pas ici prendre le temps d’entrer dans les détails au profit d’une vision d’ensemble condensée, nous nous référons à des faits pour la plupart notoirement documentés. Lorsque des réalités générales sont évoquées, les cas particuliers qui soutiennent et motivent nos assertions n’existent que trop. Biais de confirmation et effet de halo n’expliqueront pas tout.

Ainsi, chacun pourra par ses propres moyens, si tant est qu’il dispose de la probité intellectuelle requise à cette fin, en apprendre davantage sur l’histoire des crimes de la domination, pour peu qu’il ne redoute de sentir la haine bouillir ses veines à la vue de la merde accumulée. Guidé par la plus élémentaire honnêteté personnelle, un travail de recherche fort modéré suffira à corroborer la solidité de nos vues. En vérité, ceux à qui leur paresse cérébrale ne permet pas davantage devraient même pouvoir se contenter d’ouvrir le premier quotidien d’information venu ou de s’infliger les informations télévisées à l’aune de la perspective que nous traçons. Même ces canaux aliénés ne peuvent, tant s’en faut, taire l’entièreté de la pourriture de l’époque : le peu qui en ressort justifie déjà mille fois notre action. Constatant l’irrécusable tangibilité des réalités sous-tendant nos prises de position, ceux qui auront pu juger notre discours outré se convaincront bien rapidement de la nécessité d’une réponse à la hauteur de la saloperie régnante et réaliseront que la relative virulence occasionnelle en ces lieux n’est rien face à la gravité des sévices tout réels qu’endure l’innocent à la merci d’un pouvoir qui n’est autre en dernière analyse que celui du fric.

 

Un dernier aspect pourrait avoir à souffrir une brève remarque de nature plus générique.

La médiation du texte, spécialement propice à la transmission des idées et de l’information, jusqu’à représenter l’outil suprême indispensable à cet effet, et par suite tout indiqué relativement à nos intentions, se trouve cela dit grevée de limites intrinsèques évidentes.

Pratique spécifique, insuffisante, le texte écrit, en tant que séparé du cours des choses et donc toujours déjà frappé d’une relative caducité, est impropre à traduire dans son intensité réelle cette violence fort concrète à laquelle l’ordre planétaire injuste et ses ingénieurs sans conscience condamnent tant d’êtres, hommes, femmes et enfants, sans épargner au vrai aucun maillon de la chaîne du vivant. Il est réciproquement bien impuissant à transmettre l’essentiel d’un point de vue positif, qui ne peut sans doute l’être autrement que dans la rencontre directe et l’expérimentation. En ce qui nous concerne, cette quintessence vivante, combien vectrice de force, transparut éminemment du comportement exemplaire de sans voix qui pour certains nous sont proches, pour d’autres ne firent que passer, pour d’autres encore ne sont plus ; tous que nous eûmes le privilège de rencontrer un jour, tous impressionnants dans leur simplicité et dans leur inconditionnelle générosité, dans leur propension à faire montre d’une modestie aujourd’hui en voie de disparition, dans leur dignité face à leur condition et leur intelligence innée d’autodidactes, en un mot dans leur noblesse, dont nous n’osons espérer que l’esprit nous inspire et innerve les pensées que nous entreprenons imparfaitement de transcrire aujourd’hui. Nous souhaiterions pouvoir leur présenter ici les marques de notre respect.

 

Mettons fin sur ce à ce long et néanmoins nécessaire discours sur notre discours en exprimant la vocation qui anime cette simple synthèse d’amorces de se voir approfondie, rectifiée le cas échéant. Il se fait que nous n’écrivons pas dans le but de l’emporter dans une pitoyable joute intellectuelle mais pour avancer en direction d’un mieux. Aussi convions-nous tous ceux véritablement désireux de penser les conditions de possibilité d’une justice dans les rapports qu’entretiennent les hommes en cette société à la discussion fraternelle et rationnelle, soumettant à la critique qu’elle promeut cette contribution en l’état si partielle, et atténuant par leurs apports son caractère idiosyncratique.

 

 

 

 

 

Nous rendrons progressivement disponible la totalité du contenu de cette publication selon un plan général respectant les grandes articulations qui suivent. [Brochure_synthèse]

 

De la catastrophe en cours : la situation mondiale comme catalogue de l’ignoble

Hétéronomie politique

Génocide social

Destruction massive des consciences

Crétinerie nationaliste et tartufferie révolutionnaire

Menaces planétaires

 

D’un moyen d’y remédier

La guerre occultée

Logique d’un processus ; organisation, nombre, connaissance

La violence politique, ses thuriféraires et ses contempteurs

Politique d’assemblée

Contrôle social de l’accumulation

La diffusion de l’information


[1] Question soumise à notre attention, caméra interposée, par un père de famille Tunisien ayant laissé derrière lui sa femme et ses deux filles pour rejoindre l’enfer de la guerre civile au sein des forces armées opposées à l’État syrien.

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Workers of Ssangyong Motor hold iron bars at a strike rally at its main plant in Pyeongtaek